© José Lambert & Marc André Weikmans
Introduction : Genèse littéraire, Genèse linguistique.
Réf. : Michel BANNIARD [1] in : Genèse linguistique de la France, in : La France de l’An Mil (collectif) p. 214.µ
L’ancien français, textes du XIème au XIIIèmesiècle.
A propos des reproductions des textes figurant ci-après.
Au XIème, La Chanson de Roland
(rédaction sans doute de la fin du XIème siècle ; manuscrit du XIIème siècle de provenance anglo-normande, dit d’Oxford.
Neuf manuscrits du texte nous sont parvenus, dont un (manuscrit d’Oxford) est en anglo-normand. Ce dernier, redécouvert par l’abbé de La Rue en 1834, est considéré par les historiens comme étant l’original. C’est donc lui que l’on désigne quand on parle sans autre précision de la Chanson de Roland. L’auteur de cette chanson de geste est aujourd’hui encore inconnu.
La Chanson de Roland comporte environ 4 000 vers (dans sa version la plus ancienne ; elle en compte 9 000 pour un manuscrit de la fin du XIIIème siècle) en ancien français répartis en laisses assonancées, transmises et diffusées en chant par les troubadours et jongleurs.
Elle relate, trois siècles après, le combat fatal du chevalier Roland (ou Hroudland), marquis des marches de Bretagne et de ses fidèles preux contre une puissante armée maure à la bataille de Roncevaux puis la vengeance de Charlemagne.

- La chanson de Roland
- Manuscrit du XIème siècle
C’est un exemple classique de chanson de geste (du latin gesta "action aventureuse") par le glissement de l’Histoire à la légende, et par la célébration épique des vertus de la chevalerie, de l’honneur féodal et de la foi.
"Halt sunt li pui et mult les arbres.
Quatre pirins i ad luisant de marbre.
Sur lerbe uerte li quens Rolant se pasmet.
Vns serrazins tute veie lesguardet
Si se feinst mort, si gist entre les altres
Del sanc luat sun cors & sun uisage
Me sei en piez & de curre sastet.
Bels fut & furz & de grant uasselage
Par sun orgoill cumencet mortel rage
Rolant saisit & sun cors & ses armes
& dist un mot uencue est li nies carles
Ceste espee porterai en arable
En cel tireuer li quens sapercut alques
Co sent Rolant que sespee li tolt
Vurit les oilz, si li ad dit un mot
Men escientre tu nies mie des noz
Tient lolifan que unkes perdre ne volt
Sil fiere en lelme ki gemet fut a or
Fruisset lacer & la teste & les os
Amsdous les oilz del chef li ad mis fors
Ius a ses piez si lad tresturnet mort."
Traduction :
"Hauts sont les monts et très hauts les arbres.
Il y a quatre blocs brillants de marbre.
Sur l’herbe verte le conte Roland se pâme ;
Un Sarrazin toutefois l’épie ;
Il fit le mort, se tint couché entre les autres,
De sang il barbouille son corps et son visage ;
Il se dresse sur ses pieds et se hâte de courir ;
Il fut beau et fort et de grand courage.
Dans son orgueil il entreprend une folie mortelle,
Il porte la main sur le corps et les armes de Roland
Et dit une parole : « Vaincu est le neveu de Charles,
J’emporterai cette épée en Arabie. »
Par cette traction le comte prit un peu conscience,
Roland sent qu’il lui prend son épée.
Il ouvrit les yeux et lui dit une parole :
« Tu n’es pas des nôtres que je sache ! »
Il tient l’olifant [grand cor d’ivoire] qu’il ne voulu jamais perdre
Il l’en frappe sur son casque gemmé, paré d’or,
Il brise l’acier et la tête et les os,
Lui fait jaillir de la tête les deux yeux
Et à ses pieds le renverse mort."

- La chanson de Roland
- Enluminure de la chanson
Au XIIème, Le Manuscrit de Fécamp
Début XIIème siècle.
Un exemple de Normand, un latin dit "vulgaire".
"Chi certe cose deit enquerre ses junies deit faire e ses elemosinas e ne deit eistre en pecheit mortel e missa odir e matinas deit orer e ses psalmes e sa letania e ses oratiums e aqua benedicta.
Ore preiuns devine misericordia e ma damne sancta Maria e ma damne saincte Cruiz e ma damne sancta Elena e toz sainz e totes sainctes e toz les fedelz daminedeu que ilz tot preient daminedeu que il daclarast e il demonstrant ceste cose que nuls huems ne puscet estre encolpet si cil non chi dreit i ad."
(formule d’ordalie)
Traduction :
"Celui qui doit rechercher la vérité d’une cause doit jeûner et faire aumône, ne doit pas être en état de péché mortel, doit entre la messe, réciter les matines, les sept psaumes, les litanies et les oraisons et (se signer) d’eau bénite.
Maintenant prions la divine miséricorde et madame Sainte Marie, et madame Sainte croix et Madame sainte Hélène et tous les saints, et toutes les saintes et tous les fidèles au Seigneur Dieu pour qu’ils demandent au Seigneur Dieu de faire connaître et de révéler cette cause que personne n’en soit accusé sinon à bon droit."

- Manuscrit de Fécamp
- (Extrait)
Au XIIIème, La Poésie de Rutebeuf
(Fragment)
"Q’ sont mi ami deuenu
Q’ iauoie si pres tenu
& tant ame
Ie cuit qil sont trop cler seme
J l ne furent pas bien seme
S i sont failli."
Traduction (Fragment) :
"Que sont devenus mes amis
Que j’avais tellement entourés
Et tant aimés ?
Je trouve qu’ils sont bien clairsemés,
On ne les avait pas bien semés ;
Ils ont disparu."

- Rutebeuf
- Illustration de "La complainte"
Un rappel, la chanson de Roland, texte et contexte.

- Arche de Roland
Après une campagne en Espagne, l’arrière-garde de Charlemagne, menée par le gouverneur de la marche de Bretagne, Roland, doit faire face à une attaque surprise au col de Roncevaux dans les Pyrénées le 15 août 778. Selon le chroniqueur Eginhard, les Francs sont massacrés jusqu’au dernier.
La plupart des historiens s’accordent maintenant pour dire qu’à la bataille de Roncevaux, les chevaliers carolingiens ont, en fait, affronté la milice basque et non l’armée sarrasine. En pleine époque de reconquête de l’Europe et de conquêtes en Orient, il est fort possible que le texte de la Chanson de Roland ait été écrit pour donner un fondement historique aux croisades, et transformer une guerre territoriale en guerre sainte.
Joseph Bédier [3] (1864-1934) a aussi émis l’hypothèse que les principaux passages de la Chanson de Roland auraient été composés sur les routes du Saint-Jacques-de-Compostelle passant par le col de Roncevaux par les troubadours qui récitaient des fragments aux lieux de halte. Des analogies existent avec le Poema del mio Cid, le poème du Cid, écrit bien avant la Chanson de Roland, avec des influences de la poésie arabe de al-Andalus, les muwachahat.
Elle est aussi mentionnée dans le codex Calixtinus ou Liber Sancti Jacobi (Livre de saint Jacques) (le IVème livre, Historia Karoli agni et Rotholandi.)
En Catalogne, où son nom apparaît beaucoup dans la toponymie, Roland (Rotllà) est un puissant géant mythique. Au Pays basque, à Itxassou et dans le département du Nord existent deux lieux nommés Pas de Roland. Si en Pays basque il s’agit d’un trou dans la roche, rond et vertical, qui résulte selon la légende d’un coup de sabot donné par le cheval de Roland qui lui ouvrit un passage pour fuir les Vascons dans le Nord, il désigne un lieu censé être une immense trace de sabot du destrier.
Marco Polo, élaboration d’un grand livre.
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Le français, langue de cour, langue d’un premier humanisme.
Extrait de : Jacques Heers [4], « Marco Polo », p297-305.
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Cette rédaction en français du nord, langue d’Oïl, à première vue, étonne tellement que, généralement, l’on ne s’y égare guère ; on le signale comme une sorte d’anomalie, comme même une incongruité. C’est que nos manuels et nos lectures privilégient toujours l’éclosion d’un mouvement culturel, humaniste, en Italie, patrie, on le sait, de la seule « Renaissance » ; ces mêmes manuels nous conduisent à négliger le rôle fort important, disons même la primauté à une certaine époque, de la langue française pour quantité d’écrits et pour la diffusion même d’une culture. Véhicule apprécié de tous, c’était bien cette langue qu’il fallait adopter pour se faire largement entendre, loin de chez soi, et plus particulièrement dans les milieux de cour et chez les érudits.
Au temps où nous nous plaçons, et depuis plusieurs dizaines d’années déjà, les jongleurs et les trouvères, les poètes, les écrivains et érudits français s’installaient très nombreux dans les Cours d‘Italie, y apportant naturellement leur langue et leurs genres littéraires. Peut-on oublier, précisément, que, sous les princes français de la première maison d’Anjou, la Cour de Naples fut, en quelque sorte, colonisée par des français, officiers, juristes, lettrés, artistes même ? sous Charles 1er (qui meurt en 1285), on trouve à Naples et près du roi, dans les chancelleries et tribunaux, des magistrats et des conseillers venus du Nord : Odon de Lorris, familier du roi, Geoffrey de Beaumont et Simon de Paris, tous chanceliers ; Pietrot Imbert et Gisbert de Saint-Quentin installés eux, à la Grande Cour de Justice.
L’enseignement à l’université porte la marque de l’école épiscopale d’Orléans. Adam de la Halle, le célèbre jongleur d’Arras, vint à Naples en 1283 à la suite de Robert d’Artois et y resta jusqu’à sa mort en 1288 ; il y fit représenter le Jeu de Robin et de Marion, et avait commencé d’écrire une Chanson du roi de Sicile. un autre poète, resté anonyme celui-ci, venu également dans la familia de Robert d’Artois, y compose un Jeu du Pèlerin qui parle de la Terre sainte et de Jérusalem. Toute cette activité et ce courant culturel marquent fortement la société de la ville où l’on peut constater, par exemple, la fortune du prénom de Péronelle, personnage du drame pastoral, mode importé du Nord.
Charles d’Anjou, allié du pape, maître de Rome, établit évidemment ses gens dans toute l’Italie du centre soumise à son autorité. En 1269, le vicaire général de Toscane est Jean Bridand ; il désigne même des « sénéchaux » en Lombardie, pour les opposer au parti impérial : ainsi Guillaume des Roches, ou de la Roche ; sous son règne, à partir des années 1269-1270, sur 125 justiciers (gouverneurs des provinces, 25 seulement furent italiens et le français devient vraiment la langue du gouvernement.
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Le parler français du Nord, celui des trouvères et donc international, s’impose alors à tous les écrivains à la fois comme une nécessité et un privilège, comme une marque de distinction. Ceci tout particulièrement dans les deux zones culturelles précisément fréquentées par notre Rusticien. Ce français était, on le sait bien, très apprécié à la Cour d’Angleterre et dans tout le pays ; et de même, naturellement, à la Cour d’Ecosse qui entretient déjà avec la Flandre et Paris des liens privilégiés ; en 1328, les étudiants des collèges d’Oxford devaient converser entre eux et avec leurs maîtres soit en latin, soit en français.
Cette culture de Cour est fort bien mise en évidence par Henry Yule lorsqu’il s’interroge sur la langue de Rusticien [5] [ = Rustichello ; il y a aussi les moines rusticiens (dominicains) ] et montre à quel point l’usage du français avait même gagné des hommes qui ne le pratiquaient pas parfaitement comme leur langue maternelle. Rien de plus significatif à cet égard que cet exergue à l’une des versions d’un roman de la Table Ronde, écrit par l’un des familiers du roi d’Angleterre Henri III : « Je, Lucess chevalier et sires du Chastel du Gast, comme chevaliers amoureus enprens à translater du Latin en Français une partie de cette estoire, non mie pour ce que je sache framment [=grandement] de François, ainz [=mais] apartient plus ma langue et ma parleure à la manière de l’Engleterre que à celle de France, comme cel qui fut en Engleterre né, mais tele est ma volontez et mon proposement, que je en langue française le translaterai. » C’est bien ce que devaient penser et décider ces poètes de Cour en Angleterre et Rusticien le premier. Voyons même, une génération plus tard encore, Froissart qui vécu près d’Edouard III et de la reine Philippa du Hainaut et écrivit, pour eux en français, ses Chroniques.
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Mais surtout cette langue, à la suite des Croisades et de l’établissement des Francs en Terre Sainte, puis dans les îles grecques, puis en Morée, grâce aussi aux mariages des seigneurs croisés avec les princesses arméniennes, s’est imposé dans tout l’Orient latin et aux marges des royaumes francs comme l’outil de relation par excellence, véhicule de la pensée et de la culture. Les colons et les chevaliers viennent principalement de Champagne, de Flandre, de Bourgogne et d’Île-de-France ou encore du Poitou et des pays de la Charente ; à partir de Louis IX [6] qui, ne l’oublions pas, résida avec la reine Marguerite et toute sa Cour, plus de six ans en Terre Sainte, à Saint-Jean-d’Acre en particulier, les expéditions de secours et les traités écrits pour préparer le « recouvrement de la Terre sainte » sont d’origine surtout française. Sur le plan culturel, littéraire en tout cas et peut-être artistique, cette colonisation a marqué plus en profondeur les pays d’Orient que celle, marchande, des Italiens.

- Louis IX de France ou saint Louis
- 1214 - 1270
Le français est naturellement parlé par les Chrétiens à Jérusalem, à Chypre, à Constantinople même et dans le Péloponnèse grec ; ceci sans doute, sous réserve d’emprunts de toutes sortes au grec des îles, à l’italien des marins et négociants, au latin des missionnaires que nous retrouvons d’ailleurs dans certains vocables ou formules plutôt hermétiques du Devisement. un français donc très particulier parlé, selon l’heureuse expression de Jean Richard, « par des polyglottes redoutables capables d’écorcher trois langues avec une égale virtuosité » ; une sorte de sabir, « un mélange, avoue un auteur d’Orient, franc lui-même, tel que personne ne peut comprendre notre langage ». mais, malgré tout, un parler qui fut sans doute à l’origine de la lingua franca, constamment usitée par la suite en Méditerranée et que pratiquaient non seulement les seigneurs des îles mais, fort loin de là, les Chrétiens dans tout le Proche-Orient, et même des princes musulmans.

- Les voyages
- Marco Polo et Battuta
Que le prince d’Arménie, Héthoum, ait, en 1307, vivant alors dans son couvent des Bénédictins, dicté, à Poitiers, son Histoire des Mongols à Nicolas Faulcon et que celui-ci la rédige en français, cela ne peut surprendre. Mais si John Mandeville n’écrit-il pas, parlant des Chrétiens, d’après lui fort nombreux, établis à Alep, que « …loquntur linguam Gallicam, scilicet quasi de Cipro… » (ils parlent la langue de France, comme les gens de Chypre) ? C’est cette langue que le prince Edouard d’Angleterre, protecteur de Rusticien, lors de son voyage vers la Terre sainte, a dû entendre et peut-être pratiquer ; en tout cas un parler qui ne pouvait qu’attirer la curiosité et l’intérêt des poètes ou conteurs par la suite. Et Mandeville d’ajouter, par ailleurs, que le sultan d’Egypte et quatre de ses principaux barons « spak Frensche righe wel. ».
Le poète Baudouin de Sebourg qui écrit sans doute peu de temps après la mort de Philippe le Bel (en 1314), parle d’un royaume de l’Inde nommé Baudas et d’une belle cité, Falise, où régnait un roi Polibans : »Polibans sut François, car on le doctrina : un renoiés [= renégat] de Franche, sept ans i demora qui li aprist Fransois, si que bel en parla. »
Ainsi rien d’étonnant à ce qu’un livre, mis en forme par un trouvère familier de la Cour d’Angleterre et, de plus, dissertant des pays d’Orient, nourri sans doute d’indications recueillies dans ces milieux francs du Levant méditerranéen, ait été rédigé en français. D’autant plus que ses auteurs, Rusticello surtout, devaient penser à une diffusion la plus large possible, à un grand succès auprès des princes, des nobles, de tous les hommes curieux de connaître les merveilles du monde.
D’autres écrivains, avant et après eux, ont suivi le même raisonnement, soucieux de se faire davantage connaître, de rencontrer, par ce seul choix, des lecteurs plus nombreux ; Henry Yule fairt encore remarquer que, dans les mêmes années, la Chronique latina d’Amato du Mont Cassin fut traduite en français par un autre moine de cette abbaye, à la demande du comte de Malta (Mélitrée) « pour ce qu’il sait lire et entendre fransoize et s’en délecte ». plus encore, Martino da Canale, vénitien pourtant, contemporain de Marco Polo, écrit non un ouvrage de portée universelle et encyclopédique mais une Chronique de Venise où l’on trouve entre autres un bon récit de la sinistre bataille de Curzola [7], et rédige lui-même en français « porce que langue franceise cort parmi le monde, et est la plus delictable à lire et à oir que nul autre, me suis-je netremis de translater l’ancien estoire des Venecians de Latin en Franceis ».

En fait, il ne s’agissait pas, pour le début de cette chronique, de traduire une œuvre déjà composée mais de compilations et d’assemblages de fragments et de souvenirs, excercices auxquels s’étaient bien habitués quantité d’auteurs de cette époque, dont précisément notre Rusticello di Pisa, lors de ses séjours près des pinces anglais. Et, pour le genre même, pour les sources et l’inspiration, pour la langue surtout, on établirait ainsi aisément un parallèle à prétention historique et le Devissement à prétention encyclopédique et géographique.

Enfin, dernier exemple plus significatif encore de cet engouement pour le français qui saisit même les érudits italiens : Brunetto Latini, que nous appelons souvent Brunet Latin, toscan né à Florence, notaire comme pouvait l’être Rusticello peut-être, homme en vue du parti guelfe, chassé de sa ville après la défaite des siens à Monteaperti en 1260 et réfugié en France (on le trouve à Arras en 1263), écrivi aussi son œuvre monumentale, Li Livres dou Trésor, en français : »Et, dit-il, se aucuns demandoit por quoi cist livres est escris en Romans, selon le langage des François, puisque nos somes Ytaliens, je diroie que ce est a II raisons : l’une, car nos somes en France ; et l’autre porce que le parleure est plus delictable et plus connue à toutes gens. » Paroles qu’aurait pu, tout aussi bien, inscrire dans son préambule notre Rusticello qui, lui, pourtant écrit à Gênes.
Brunetto retourna à Florence après la victoire du parti guelfe [8], pontifical, en 1267. L’année 1275, il est, situation tout à fait notable, consul de l’Arte dei Giudici e Notai, un des sept arts majeurs de la cité ; il meurt à Florence en 1275, après avoir repris, toujours en français, une autre version plus simple du Trésor. Et lui, qui passe pour avoir été un des maîtres de Dante, se trouve par celui-ci allègrement placé dans un des cercles de l’Enfer de la Divine Comédie, celui des Sodomites ; ce ne sont, d’après l’ouvrage monumental que Langlois a consacré à ces deux auteurs et de l’avis de la plupart des commentateurs, que des « torrents d’hypothèses cocasses ». Dante, tout simplement, voulait ainsi le punir d’avoir employé la langue française ; mais Dante, dans ses pérégrinations d’exilé, n’avait pas quitté l’Italie et l’on comprend que s’opposent alors deux foyers culturels, deux façons de concevoir le monde.

- Marins et commerçants
En fait, ces observations conduisent à souligner l’importance, pour les écrivains et pour la production littéraire, des voyages et événements, des contacts plus ou moins féconds avec le monde extérieur. Ce qui, par contre, nous ramène à la politique et à ses avatars. Comme pour les hommes d’affaires lancés sur les routes ou les mers pour atteindre de lointains marchés, l’exil pour les hommes de partis, pour les Toscans en particulier, la nécessité de s’installer au loin, la captivité pour certains, amènent les écrivains, les érudits ou les conteurs à vivre dans des nations étrangères, accueillis fréquemment par leurs princes. Naturellement, dans tous les cas, ils recherchent une protection et une notoriété. Une certaine forme de mécénat commence par l’asile donné aux réfugiés. De telle sorte que, par l’exil, se forme à la cour des princes un milieu d’écrivains, souvent plutôt compilateurs, très cosmopolites par leurs origines, mais se rencontrant volontiers par l’emploi d’une langue commune. Aux alentours des années 1300, cette langue est encore le français.
Marco ou Ruticello ?
De Marco et de Ruticello, c’est évidemment ce dernier qui connaît le français du Nord. Rien ne dit que le Vénitien l’ait pratiqué ; tout au plus a-t-il pu en retenir quelques vocables et formules lors de ses séjours en Orient, à Acre encore franque et à l’Ayas arménienne par exemple. Visiblement, tout le mérite de la rédaction revient au Pisan.

- Manuscrit en Pisan
S’est-il simplement contenté de rassembler et de transcrire ? a-t-il ajouté du sien ou bien modifié, en tel et tel endroit, l’esprit d’un premier texte ?
Plusieurs critiques et commentateurs de l’ouvrage ont fait justement remarquer que cette collaboration n’avait alors rien d’exceptionnel et que, en effet, plusieurs récits de voyage de cette époque, parmi les plus importants et documentés de tous, ont été dictés par les héros de l’aventure à des rédacteurs. Ainsi, outre le Devisement, pour l’Histoire des Mongols de Héthoum, prince arménien, mais aussi pour les récits d’Oderic de Pordenone, d’Ihn Battoutah, du Vénitien Niccolò dé Conti.
Orthographe, enseignement de la langue française au 16ème siècle et les dialectes.
Marcel COHEN, in : Histoire d’une langue : le français, p.164

- Marcel Cohen
Au XVIèmel’enseignement de la langue française se distingue par l’extension des Collèges.
Cadre tout latin : le français n’est autorisé que dans les petites classes pour faire des thèmes et des versions ; ensuite on ne devait plus parler que latin.
Marcel COHEN, Histoire d’une langue : le français, p.161
Influencé par Guillaume Budé (helléniste) [9], François 1er fonde le Collège des trois langues (1529 à 1553 *Aujourd’hui Collège de France) pour l’étude du latin, du grec et de l’hébreu. C’est dans ce collège qu’au XVIème siècle, certains novateurs professèrent en français. Ibid, p.162 plus tard appelé Collège du Roi. La Ramée = premier humaniste à enseigner en français.

- François 1er
- "Le père des Lettres".
Pour en savoir plus sur La Ramée, pointer sur la vignette ci dessous :
Les dialectes
On ne saurait dire actuellement quel est le nombre de patois vivants en France, ni quelle est leur vitalité, ni leurs modes divers de disparition, là où ils disparaissent. Une évaluation grossière peut donner comme ordre de grandeur, environ 25.000 patois soit du domaine d’Oïl, soit du domaine d’Oc.
M. Cohen, in :Histoire d’une langue : le français, p. 350.
XVIIème et XVIIIème siècles : Des écoles publiques aux Collèges.
En 1698, afin d’instruire à coup sûr dans le catholicisme les enfants protestants restés en France, Louis XIV a ordonné la création d’écoles publiques gratuites et obligatoires dans lesquelles le français, ou à défaut le patois, devait être la langue d’un enseignement d’ailleurs rudimentaire, où les notions religieuses étaient l’essentiel. Les écoles n’ont pas vraiment existé.
Les Frères des Ecoles Chrétiennes (fondés en 1680) étaient quasiment le monopole de l’enseignement primaire jusqu’au milieu du XIXème siècle, introduisent dès le début un enseignement de la lecture en français.
Début du XVIII
Réf. : M. COHEN, op-cit, p. 183
En 1794, l’abbé GREGOIRE exposait à la Convention qu’au moins 6 millions de français – sur 27 millions – ne parlaient pas du tout la langue nationale (soit 22%), et que le nombre de ceux qui la parlaient purement, n’excédaient pas 3 millions (soit 11%).
G. Henri, in : Guillaume le Conquérant, p43.
Bibliographie
Marcel Cohen, in "Histoire d’une langue, le français", Éditions Hier et Aujourd’hui, 1948 ;
Messidor-Éditions sociales, 1987 (it) G. Del Guerra, "Rustichello da Pisa", Nistri-Lischi, Pise, 1955.
Marcel Cohen, in "Grammaire et style, 1450-1950 : cinq cents ans de phrase française", Éditions sociales, 1954 (fr)
Christine Ruby, in "Rusticien de Pise ", dans Dictionnaire des lettres françaises : le Moyen Âge, éd. Geneviève Hasenohr et Michel Zink, Fayard, Paris, 1992, p. 1323-1324.
(de) Carl Theodor Gossen, in "Marco Polo und Rustichello da Pisa", dans Philologica Romanica Erhard Lommatzsch gewidmet, éd. M. Bambeck et H. Christmann, Winter, Munich, 1975, p. 133-143
(fr) André Joris, in "Autour du Devisement du monde. Rusticien de Pise et l’empereur Henri VII de Luxembourg (1310-1313)", dans Le Moyen Âge, 100, 3-4, 1994, p. 353-368.
Maurice Wilmotte, Froissart, Éditions La Renaisance du livre, 1944
Georges Duby, in "Histoire de la France des Origines à nos Jours", Paris : Larousse, coll. In Extenso, 2003 (ISBN 2-03-575200-0)
Jean de Joinville, in "Vie de Saint Louis" à lire sur le site de la BNF J. Monfrin éditeur.
Jacques Le Goff, in "Saint Louis", Paris : Gallimard, 1996, (ISBN 2-07-073369-6) Recension en ligne
Jacques Le Goff, Éric Palazzo, Jean-Claude Bonne et Marie-Noël Colette, in "Le Sacre royal à l’époque de saint Louis", Gallimard, 2001
Louis-Sébastien Le Nain de Tillemont, Vie de Saint Louis roi de France, J. de Gaulle (éd.), New York : Johnson reprint corporation, 1965 (1849).
Hervé Pinoteau (textes) et Claude Le Gallo (illustrations), in "Saint Louis : son entourage et la symbolique chrétienne", Lathuile : éditions du Gui, 2005, 240 p. (ISBN 2-9517417-4-X)
Gérard Sivéry, in "Louis IX, le roi saint", Tallandier Historia, 2002 (ISBN 2-235-02317-7)
Adams, Percy G. in "Littérature Voyage à travers les âges". New York : Garland, 1988.
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Milton Giles in "l’énigme et le chevalier : la recherche de sir John Mandeville" (2001) ISBN 0-340-81945-6
Sebastian Sobecki, in "Mandeville’s Thought of the Limit : The Discourse of Similarity and Difference in The Travels of Sir John Mandeville." The Review of English Studies 53/3 (2002), pp. 329–343
Sebastian Sobecki, in "Mandeville la pensée de la limite : Le discours de similitude et de différence dans les voyages de sir John Mandeville." L’examen des études d’anglais 53 / 3 (2002), pp. 329-343
Jacques Heers, in "Les partis et la vie politique dans l’Occident médiéval", Presses Universitaires de France, 1981.
Isabelle Crouzet-Pavan, in "Enfer et Paradis : l’Italie de Dante et de Giotto", Paris, Albin Michel (Bibliothèque de l’évolution de l’humanité), 2001.
(de) Robert Davidsohn, Geschichte von Florenz : Band II. "Guelfen und Ghibellinen.", Adamant Media Corporation, 2001 (réédition de 1908).
J. C. L. Simonde de Sismondi, in "Histoire des Républiques italiennes du Moyen Âge", Tomes deuxième & troisième, Gallica.fr
P.-S.
En ce qui me concerne, j’y ai apporté quelques illustrations, afin d’alléger la présentation d’une part, mais aussi d’apporter des informations "visuelles" complétées par certains commentaires ; aussi, j’ai ajouté les diverses références quand aux principaux acteurs ; enfin, quelques documents "sous vignettes" pour donner une biographie de certains personnages clés.
© José Lambert & Marc André Weikmans
Notes
[1] Michel BANNIARD est professeur à l’Université de Toulouse-Le Mirail et directeur d’études à l’EPHE, section des sciences historiques et philologiques. Son travail de recherche est consacré à la genèse et l’histoire des langues romanes, des origines latines au Moyen Age. A travers la sociolinguistique rétrospective - discipline relativement récente - Michel Banniard s’est attelé à développer, avec d’autres, de nouvelles approches méthodologiques privilégiant l’idée que le changement langagier du latin tardif au protoroman requit une durée nettement plus longue et suivit des voies bien plus complexes que ce qui est le plus souvent enseigné.
[2] Poète du Moyen-Âge, Rutebeuf (ancien français Rustebuef, né à une date inconnue, dans les premières décennies du XIIIe siècle, avant 1230 - mort v. 1285), doit probablement son nom au surnom « Rudebœuf » (bœuf vigoureux), qu’il utilise lui-même dans son œuvre. Il serait originaire de Champagne (il a décrit les conflits à Troyes en 1249), mais a vécu adulte à Paris.
On ne sait quasiment rien de sa vie sauf qu’il était probablement un jongleur avec une formation de clerc (il connaissait le latin). Son œuvre, très diversifiée, qui rompit avec la tradition de la poésie courtoise des trouvères, comprend des hagiographies (Vie de Sainte Helysabel), du théâtre (Miracle de Théophile), des poèmes polémiques et satiriques (Renart le Bestourné ou Dit de l’Herberie) envers les puissants de son temps.
Rutebeuf est aussi un poète « personnel », l’un des premiers à nous parler de ses misères et des difficultés de la vie. Parmi ses vers les plus célèbres on trouve certainement ceux issus des Poèmes de l’infortune : « Que sont mes amis devenus, que j’avais de si près tenus, et tant aimés ... »
Les poèmes de Rutebeuf ont inspiré Léo Ferré qui a assemblé plusieurs bribes de poèmes de l’auteur pour en faire une chanson qu’il a appelée Pauvre Rutebeuf.
Plusieurs interprétations de cette chanson existent, entre autres : Léo Ferré (1955 en studio, 1958, 1984 et 1986 en récitals), Catherine Sauvage (1956), Jacques Douai (1957), Hugues Aufray (1967), Hélène Martin (1983), James Ollivier (1988), Philippe Léotard (1994), Marc Ogeret (1999), Joan Baez (1965) et aussi Cora Vaucaire ou Nana Mouskouri et Dani Kein (Vaya Con Dios)(2009).
[3] Joseph Bédier, né le 28 janvier 1864 à Paris et décédé le 29 août 1938 au Grand-Serre, était un historien médiéviste français.
D’origine bretonne, il passe son enfance à La Réunion, puis devient professeur de littérature française du Moyen Âge. Il publie de nombreux textes médiévaux en français moderne, tels que Tristan et Iseut (1900), La Chanson de Roland (1921), les Fabliaux (1893). Il est élu membre de l’Académie française en 1920.
[4] Jacques Heers est un historien français, né en 1924 à Paris, spécialiste de l’histoire du Moyen Âge, professeur à la faculté des Lettres et Sciences humaines de Paris-Nanterre, puis directeur des études médiévales à Paris IV.
[5] Huit, ans après la rédaction faite par Rusticien de Pise, Thiébaud de Cépoy donna une nouvelle édition de l’ouvrage de Marco Polo, d’après une relation plus correcte que celui-ci lui avait envoyée. Toutes les autres rédactions, latines, vénitiennes ou toscanes, sont des copies ou des abrégés du travail de Rusticien de Pise ou du texte de Thiébaud de Cépoy.
[6] Louis IX de France, plus connu sous le nom de saint Louis ou de Saint Louis, après sa canonisation par l’Église catholique en 1297, est né le 25 avril 1214 à Poissy et mort le 25 août 1270 à Tunis pendant la huitième croisade. Il fut roi de France de 1226 à 1270, neuvième de la dynastie des Capétiens directs.
Il est le fils de Louis VIII (1187-1226), dit Louis le Lion, roi de France, et de Blanche de Castille (1188-1252). Il est aussi le frère aîné de Charles Ier de Sicile (1227-1285), comte d’Anjou, qui fonda la seconde dynastie angevine.
Il développa notamment la justice royale où le roi apparaît alors comme « le justicier suprême ».
[7] La bataille navale de Curzola, qui eut lieu le 8 septembre 1298 dans les environs de l’île de Korcula (Dalmatie) avec la victoire de Gênes, restaura l’équilibre entre les deux Républiques maritimes de Venise (95 navires) et Gênes (78 navires). Alors que l’on ignore les pertes en navires du côté génois, celle de Venise et de 85 navires !
Cette bataille s’est également soldée par environ 7.000 morts et disparus.
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[8] Les vocables font leur apparition, a posteriori, dans les années 1240, dans la cité de Florence, avant de se diffuser dans toute la Toscane.
Le terme « guelfe » est une francisation du nom italien « Guelfo » (pl. « Guelfi ») qui provient lui-même du nom de la dynastie des « Welfs » – nom-emblème de la famille d’Otton IV – et désigne la faction qui soutient la papauté.
Les guelfes et les gibelins sont deux factions (parte ou plus souvent brigate, ou setta) médiévales qui s’opposent militairement, politiquement et culturellement dans l’Italie des Duecento et Trecento. Elles soutiennent respectivement et initialement deux dynasties qui se disputent le trône du Saint-Empire romain germanique. La pars guelfa appuie les prétentions de la dynastie des « Welfs » et de la papauté, puis de la maison d’Anjou, la pars gebellina, celles de la dynastie des Hohenstaufen, au-delà, celles du Saint-Empire romain germanique.
[9] Guillaume Budé (né à Paris le 26 janvier 1468 et mort à Paris le 22 août 1540) est un humaniste français, connu également sous le nom latin de Budaeus. Il est issu d’une grande famille de fonctionnaires royaux anoblie par Charles VI de France. Son père, Jean Budé, conseiller du roi, est un lettré et un bibliophile, possesseur d’une riche bibliothèque.
Il ne commença que vers l’âge de 24 ans des études sérieuses. Après des études de droit civil, il assume les charges de notaire et secrétaire du roi. Il acquiert une si vaste science qu’Erasme l’appelait le Prodige de la France. Dès le début du règne de François Ier, il se rapproche de la cour royale pour y plaider la cause des belles-lettres et de la philologie. Il est le père du Collège des lecteurs royaux (actuel Collège de France), en militant pour la création d’un collège où seraient enseignées les langues de l’antiquité, le latin, le grec, l’hébreu, fondé en 1530 par François Ier. En 1522, il reçoit également du roi François Ier la charge de la bibliothèque royale de Fontainebleau, où sont entreposées toutes les copies et réécritures de manuscrits anciens possédées par la France.
Ce savant avait embrassé toutes les sciences, théologie, jurisprudence, mathématiques, philologie ; mais c’est surtout comme helléniste qu’il est connu ; c’est à la requête d’Érasme qu’il entreprend une compilation de notes lexicographiques sur la langue grecque qui fut pendant longtemps en France, l’ouvrage de référence pour celui qui voulait se lancer dans l’étude du grec. Il porte le titre de Maître de la Librairie du Roy. Il est lié avec Thomas More, Pietro Bembo, Étienne Dolet, Rabelais et surtout Erasme qui écrira, après une querelle littéraire, « Je ne suis point réconcilié avec Budé ; je n’ai jamais cessé de l’aimer. »
En son hommage a été créée l’association Guillaume Budé, qui a pour but la diffusion des humanités en langue française et édite, entre autres, la Collection des Universités de France. Les ouvrages de cette collection d’ouvrages bilingues latin-français ou grec-français sont familièrement appelés des « Budés ».








